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Le retour à une vie « normale » finira par se produire. La « sortie » de Covid sera-t-elle dans la fête illimitée ou la frugalité ? Une re-libération sexuelle ou une longue dépression ? Vous prenez soin de vous et vous souciez de la planète ? Un renouveau artistique ? L’enquête.

Les « années folles » ont duré à peine dix ans. Entre la fin de la Première Guerre mondiale et la Grande Dépression de 1929, ils ont été brefs. Ils font suite à l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire et précèdent la « Grande Dépression » qui allait entraîner la montée du nazisme puis la Seconde Guerre mondiale. Nous ne pouvons donc guère nous réjouir ou prendre comme exemple les « années folles ». Et pourtant, quel bouillonnement ! Quelle effervescence !

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L’Armistice a signé, les Français célèbrent. « La joie éclatante d’une paix retrouvée », écrivent les historiens Jean-Jacques Becker et Serge Bernstein. Cette « fureur pour la vie » se reflète dans tous les aspects de la vie sociale et de la culture.

« The Roaring Twenties est avant tout une réinterprétation, une reconstruction après coup. Comme c’est souvent le cas dans l’histoire, nous voulons avoir les années folles mais, dans les années 1920, nous ne les appelions pas ainsi. Nous ne savions pas que nous étions dans les années folles. C’est alors, rétrospectivement, dans les années 1960, que l’expression a été utilisée », explique l’historienne Emmanuelle Loyer, professeur universitaire à Sciences Po-Paris, spécialiste en histoire culturelle et auteur de la biographie de référence de Claude Lévi-Strauss.

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En fait, les « années folles » sont un « chrononyme ». C’est-à-dire une période à laquelle nous choisissons de donner un nom, tel que « Glorious Thirty » ou « Années de plomb ».

Les années folles femmes des années 1920

Fête, danse, nuit : les « années folles » nous survivent à travers le Charleston du Boeuf sur le toit, les nuits arrosées dans les grandes brasseries de Montparnasse (La Coupole, Le Dôme et La Rotonde). Et puis, surtout, La Revue Nègre de Joséphine Baker dans la salle des Champs-Elysées — Baker qui devient en quelque sorte la figure emblématique des « Années folles » (et dont on dit que le président Emmanuel Macron pourrait choisir de la faire entrer au Panthéon).

« Joséphine Baker est le lien entre les États-Unis et la France. Il fuit la ségrégation et devient une sorte de porte-drapeau des années 1920 », résume Emmanuelle Loyer. Qui ajoute : « The Roaring Twenties et Josephine Baker portent avec eux un puissant désir de vie, d’ivresse, mais aussi de vitesse. Les années 1920 avaient ainsi une bande son : Joséphine Baker, du jazz et une certaine « négrophilie », pour reprendre les termes de l’époque ».

Joséphine Baker photographiée le 27 mai 1959 lors d’une répétition d’une revue à l’Olympia, Paris.• Crédits : UPI — AFP

La musique jazz était si importante dans les années 1920 qu’elle en est venue à définir, outre-Atlantique, la décennie. Nous parlons de « The Jazz Age » même si d’autres expressions coexistent en américain pour définir la période : « les années folles » (les années « rugissantes » ou « flamboyantes », ou peut-être même « ivres ») ou « l’ère de la prohibition », en raison de l’interdiction de l’alcool qui a également marqué la période.

En France, par contre, on s’est saoulés sans encombre ! Profiter de la vie et en profiter jusqu’à l’excès : tel est le leitmotiv des élites dans les grandes villes. Le Paris des années 1920 est en train de redevenir une ville de fête et de divertissement. Les cabarets, les danses, les bals se multiplient. Nous chantons Dédé avec Maurice Chevalier ou Moi, j’en ai marre de Mistinguett.

Dans Yesterday’s World, Stefan Zweig décrit les années 1920 comme un « cadeau inattendu » : nous avons dû « rattraper » le temps perdu que les terribles années de guerre « nous avaient volé : le bonheur, la liberté, la possibilité de s’intéresser aux choses de la pensée ».

Et dans sa merveilleuse biographie d’André Malraux, Jean Lacouture décrit pour sa part le jeune dandy qui cherche une vie d’écrivain et d’aventure dans les années 1920 et qui, pour cette raison, « se précipite dans le mouvement du temps du Buffle sur le toit au point d’apparaître parfois caricatural » : l’exposition de Dada ; l’éclosion du jazz ; la poésie cubiste héritière de Rimbaud, Lautréamont et déjà Max Jacob ; les peintres de rigueur, Braque et Derain ; l’apparition de Radiguet et le règne de Jean Cocteau.

POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Écouter à nouveau l’Art en 1917 (3/4) : Dada, Duchamp, Breton ou le grand dégoût de l’artlisten (55 min) 55 min LSD, la série documentaire L’art en 1917 (3/4) : Dada, Duchamp, Breton ou le grand dégoût de l’art Les témoignages de l’époque montrent également ce sentiment d’accélération de l’histoire qui semble emporter les contemporains : les moyens de transport accélèrent, la radio accélère, l’accélération du jazz — c’est The Man in a Hurry de Paul Morand, ce héros des années 1920 qui veut mener sa vie à plein régime (le livre paraîtra en 1941).

Au-delà de cette vie festive et populaire, les années 1920 ont également été celles de l’innovation artistique et de l’expérimentation littéraire. En musique, cette innovation passe par le « Groupe des Six » : Darius Milhaud, Francis Poulenc et Arthur Honegger, entre autres.

« Ce qui est intéressant dans cette période, par exemple avec le groupe des Six, c’est que la musique savante s’hybride avec les nouveaux rythmes du jazz qui s’annoncent. La musique savante et populaire s’entremêlent », résume Emmanuelle Loyer. Une analyse qui s’applique également à l’art et à la littérature.

Dans l’art, l’architecture et le design, c’est « l’Art Déco » qui triomphe de l’exposition des arts décoratifs de 1925 et résume la période. Dans la littérature, c’est avant tout le dadaïsme et bientôt le surréalisme breton et aragonais (le dadaïsme a été imaginé à Zurich dans les années 1910 autour du Cabaret Voltaire et Tristan Tzara, mais ce dernier est arrivé à Paris en 1920 ; l’influence du dadaïsme était moins forte en France que ailleurs parce que le surréalisme, qui en est issu, mêlé au rimbaldisme et au communisme, l’a rapidement dépassé dès la « Révolution surréaliste » de 1922). Une ruée vers un art à la fois populaire et expérimental.

Parfois nihilistes, refusant souvent le raisonnable, les « années folles » ont également vu la consécration de trois grands auteurs « gays » — Gide, Cocteau et Proust. Le premier est un énorme succès avec The Pastoral Symphony, The Counterfeiters et, plus confidentiel, pour l’un de ses livres les plus courageux : Corydon. Le second est omniprésent au Boeuf sur le Toit et à la Revue Nègre et séduit le grand public avec Les Enfants terribles ainsi que les initiés avec ses livres codés : Plain-Chant et The White Book (initialement publié anonymement). Enfin, Marcel Proust a reçu le prix Goncourt en 1919 pour In the Shadow of Young Girls in Bloom.

Photo prise le 27 septembre 1957 de l’écrivain, poète, cinéaste, peintre et dessinateur Jean Cocteau, posant devant la fresque qu’il a peinte à l’intérieur de la salle des mariages de Menton. • Crédits : INTERCONTINENTALE — AFP

Mais ces audaces artistiques et littéraires, si décisives en France, s’inscrivent également dans un mouvement international. Les « années folles » accompagnent l’essor de la culture de masse américaine. Révolution culturelle mais aussi technologique avec la généralisation de la radio — qui est vraiment le médium des années 1920 en France comme aux États-Unis — et la consécration du cinéma muet (le cinéma « parlant » a commencé avec The Jazz Singer, mais ne sera pas décisif avant les années 1930).

Des décennies d’exploits dans l’aviation civile et la montée en puissance (et en altitude) de l’Américain Charles Lindbergh et du Français Jean Mermoz ont accompagné avec lui le mythe de l’aérospatiale qui allait devenir Air France. « La vie moderne permet le voyage, mais ne fournit pas l’aventure », a déclaré Mermoz, cité dans le beau livre qui lui est consacré Joseph Kessel.

Les années 1920 sont également celles de la « génération perdue », notamment Ernest Hemingway et surtout Francis Scott Fitzgerald. Parce que si l’on devait citer un livre pour résumer la période, ce serait certainement The Great Gatsby, publié en 1925. Ce grand roman d’opulence médiocre, de manières ambiguës et de rumeurs les plus folles, une sorte de Dolce Vita new-yorkaise amère, est avant tout une histoire d’amour hors limites. Et l’incipit du livre reste mémorable : « Quand j’étais plus jeune et plus vulnérable, mon père m’a donné un jour un conseil que je n’arrêtais pas de revenir dans ma tête : ‘Chaque fois que vous êtes tenté de critiquer quelqu’un, m’a-t-il dit, rappelez-vous simplement que tout le monde n’a pas eu les mêmes avantages que vous’ ».

POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Replay Francis Scott Fitzgerald (3/4) : Le Gatsby, etc.écouter (58 min) 58 min La Compagnie des œuvres Francis Scott Fitzgerald (3/4) : Gatsby, etc. Une « génération perdue » et anglo-saxonne qui a passé une partie de la décennie à La France avec James Joyce, Natalie Clifford Barney, Gertrude Stein ou Alice Toklas.

Fondamentalement, les « années folles » sont des années heureuses, festives et créatives. Nous comprenons pourquoi tant d’intellectuels, d’artistes et de journalistes espèrent leur redonner vie un siècle plus tard. La comparaison est presque trop évidente. Comme si les années 1920 pouvaient renaître avec les années 2020…

Écoutez à nouveau notre émission Soft Power sur « post-covid : le retour des années folles ?

» Les années 2020 et le retour des jours heureux ?

Pouvons-nous imaginer que les années 2020, post-COVID, deviennent, à leur tour, les « années folles » ? Un siècle plus tard, l’histoire peut-elle se répéter ? La fin de la pandémie sera-t-elle marquée par une libération sexuelle, une période festive et une nouvelle ruée vers l’art ?

Cette hypothèse a été avancée ces dernières semaines, notamment dans un long article de Peter Coy pour le magazine américain Bloomberg Businessweek, mais également par l’hebdomadaire portugais Visão, qui a interviewé l’américain le sociologue Nicholas Christakis, ou le journal suisse Le Temps.

« Cette hypothèse nous a paru séduisante parce que nous voulions espérer un avenir meilleur », a commenté la rédaction de Courrier International, qui a repris ces articles et fait leur « une » le 11 mars.

« Demain, les années folles ? » , Courrier International, 11 mars 2021.• Crédits : Courrier International De son côté, le président Macron a pu prédire, dans l’une de ses interventions télévisées : « Nous aurons des jours meilleurs et nous retrouverons des Happy Days » (13 avril 2020).

La comparaison avec les « années folles » a sa raison d’être et, bien entendu, ses limites. Parmi ceux-ci, il faut noter la révolution technique en cours, autour du numérique, de l’IA, du cloud et de la blockchain, qui peut faire écho à l’essor, il y a un siècle, de la radio et le cinéma. Les vaccins aussi : ils rappellent la découverte de la pénicilline et des antibiotiques qui ont changé la médecine dans les années 1920 (car, espérons-le, Pfizer-BioNTech, Moderna, AstraZeneca et Janssen normaliseront nos vies en 2021).

Au jeu des comparaisons, on peut aussi ajouter l’essor de l’automobile dans les années 1920 et la probable généralisation de la voiture électrique dans les années 2020 (avec peut-être l’arrivée de la voiture autonome). Sans oublier, et plus symboliquement, le succès actuel de la série française Lupin sur Netflix qui fait également écho au succès des livres d’Arsène Lupin dans les années 1920.

Mais le jeu des comparaisons et la concordance des temps s’arrêtent là. On ne peut guère comparer la pandémie de Covid, aussi meurtrière sot-elle, à la Première Guerre mondiale, qui a causé environ dix millions de morts et presque autant de invalides. (Sans oublier la grippe dite « espagnole » qui a causé 100 millions de décès dans le monde en 1918-1920).

« La grande différence entre une guerre et une pandémie, c’est savoir exactement quand une guerre prend fin, mais pas une pandémie. La guerre 14-18 s’est officiellement terminée le 11 novembre à 11 heures du matin. Mais savons-nous quand la pandémie prendra officiellement fin », prévient Stéphane Garelli dans Le Temps.

À ce stade, les programmeurs culturels, les artistes, les écrivains et les philosophes que nous avons interviewés proposent des analyses et des points de vue complémentaires et contradictoires. Tous font des scénarios et prédisent les évolutions mais, si ces nombreuses hypothèses sont possibles, personne ne peut vraiment prédire les formes que prendra la fin de Covid, entre « années folles » ou « années sobres ». Sans exclure que les « variants » et leurs clones ne nous maintiennent pas durablement dans la pandémie…

Comme le pire n’est jamais certain, on peut espérer une sortie lente de la crise à l’été 2021, avant un retour à la normale à l’automne ou, plus définitivement, au début de 2022. Voici nos six hypothèses :

1. Le retour à la vie « comme avant »

La première hypothèse est simplement un retour à la vie « comme avant ». Dans L’Obs, le sociologue Antoine Bristoelle expliquait ce week-end : « La crise sanitaire change la donne. Au moment du premier confinement, tout le monde voulait imaginer l’autre monde. Cela pourrait influencer de telles initiatives, de rêver à un autre avenir. Mais l’ambiance n’est plus la même : ici, les Français veulent surtout revenir dans le monde d’avant, dans la situation qu’ils connaissaient avant Covid. »

Si cette hypothèse est vraie, toutes les projections d’un « autre monde » post-COVID s’avéreraient prématurées. La fin de Covid signifierait simplement une grande décompression émotionnelle, la reprise des voyages, peut-être une certaine sexualité débridée, mais, au fond, nous reviendrions à la vie « d’avant ».

2. Comme avant — en mieux

Nous pouvons être plus optimistes et, deuxième hypothèse, imaginer une vie légèrement meilleure. Récemment, le président Joe Biden a tweeté : « On ne peut pas reconstruire les choses comme elles étaient avant l’épidémie. Nous devons réimaginer et construire une nouvelle économie américaine. »

Dans ce contexte, et au fur et à mesure que les vaccins entrent en vigueur, et si de nouvelles variantes non contrôlées n’apparaissent pas, la crise du Covid pourrait disparaître. Un certain optimisme pourrait donc être de nouveau appelé, notamment grâce au symbole fort qu’est précisément la politique économique spectaculaire de Joe Biden, une sorte de néo-rooseveltisme, ou néo-New Deal, qui semble déjà séduire les Français.

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Il s’agirait de garder le meilleur du confinement et d’abandonner ses contraintes : le télétravail serait possible, quand on le souhaiterait ; les achats pourraient se faire en ligne quand on le souhaite ; les médicaments pourraient être perpétués à distance quand cela serait plus facile. En termes de voyages, qui recommenceront également en grand nombre, il serait possible de « voyager moins, mais mieux voyager ».

Sur le plan culturel, nous pouvons émettre une autre hypothèse avec Jean Blaise, fondateur et directeur de Voyage à Nantes (un événement artistique de grande envergure qui devrait avoir lieu cet été, du 3 juillet au 12 septembre) : et si nous commencions à nous interroger sur notre relation et notre fréquentation de l’art ? « Qu’est-ce qui est précieux aujourd’hui ? », m’a dit Jean Blaise. Par exemple, en termes de consommation, y compris de spectacles, je pense que cela va changer. Je pense que nous allons repenser les lieux où l’art est représenté, devrions-nous toujours aller dans des lieux dédiés à l’art, peut-être pas ? La pénétration de la créativité dans la ville est vraiment plus qu’importante. Et cela pourrait tout changer. Nous le vivons, par exemple, à Nantes dans tout ce qui touche à la transformation de la ville, concerne le souci de durabilité, mais aussi notre souci de créativité, la représentation du génie de l’homme, que nous pouvons représenter dans la ville, et ce sentiment que nous devons être libres, à l’extérieur, que nous devons être libérés, pas les uns les autres — non confinés pour de vrai ».

Œuvre de Philippe Ramette présentée lors de l’édition 2018 du Voyage à Nantes. • Crédits : LOIC VENANCE — AFP Un nouveau tourisme est également possible : le projet du Musée des Offices de Florence qui vise à accueillir moins de public et à décentraliser est intéressant de ce point de vue.

Enfin, l’art pourrait confirmer qu’il s’agit enfin d’un bien essentiel. Devant le lieu culturel « le 104 » à Paris, le street artist Rero a revisité la façade de ce lieu culturel emblématique avec, écrit en gros caractères barrés : « Pas essentiel ».

Faisons une proposition ici : les voies de la rive parisienne, qui ont été libérées de la voiture, pourraient être prolongées jusqu’à la radio et enfin aménagées. Pour l’instant, c’est une route goudronnée inhospitalière : pourquoi ne pas fermer les voies goudronnées sur les berges, les végétaliser, y ouvrir des guinguettes et multiplier le nombre de bateaux de vacances. Nous pourrions imaginer de nouveaux escaliers pour descendre sur les berges de chaque pont et enfin construire le tunnel des Tuileries (actuellement effrayant, effrayant et « dangereux » pour piétons). Chaque pont pouvait avoir son bar, ses fêtes et ses guinguettes. Libérer les voies sur les berges de l’automobile, c’est bien ; les faire vivre serait mieux !

3. Comme avant, mais en pire

Notre troisième hypothèse est plus pessimiste. A la fin de Covid suivrait le retour de la consommation illimitée, de l’insouciance, du gaspillage et des parties de sexe chimique !

Si ce scénario était vrai, nous n’aurions tiré aucune leçon du confinement et rien tiré de Covid. L’open space reviendrait aux entreprises, sans cloisons et sans questionnement ; et sur les lèvres on verrait du rouge à lèvres que tout le monde remarquait disparu à cause des masques. Mais après tout, pourquoi pas. Il n’y a rien de mal à mettre du rouge à lèvres !

Pire encore, c’est peut-être notre nourriture ! Dans un fabuleux article dont il détient le secret, le New Yorker vient de décrire une évolution passée sous le radar en France : la généralisation des « tacos » et leur francisation ! Selon l’américain journaliste qui signe cette enquête épicée, les fameux tacos mexicains sont désormais brandis dans les quartiers populaires de France comme un symbole de « halal » et de diversité ! Nous n’entrerions donc pas dans les années folles, mais dans les années « taco » !

Une proposition : on pourrait imaginer Covid à l’envers. Depuis plus d’un an, la vie culturelle « en direct » est passée au numérique. Pourquoi ne pas inverser le mouvement en 2021-2022 alors que tout ce qui était numérique pouvait essayer, autant que possible, de devenir physique !

4. Les années folles

Notre quatrième hypothèse est donc celle des années folles : les années 2020 reviendraient à la folie, aux vacances et aux plaisirs des années 1920.

« Toute sociabilité festive s’est arrêtée depuis mars 2020, et même le Nouvel An chinois », note l’anthropologue Emmanuelle Lallemand. Mais il n’en sera pas toujours ainsi. « La célébration est un invariant de l’humanité », ajoute-t-elle. La fête peut être religieuse, économique, laïque, transgressive, mais elle existe partout. C’est une forme de continuité de l’ordre social, ce n’est pas le chaos. C’est un rituel, un dispositif organisé. »

Pour l’anthropologue, deux scénarios se dessinent aujourd’hui : « Il y a tout d’abord un scénario libérateur, d’ivresse, comme dans l’après-premier confinement, en mai-juin, où nous nous retrouverions et relancerions notre vie sociale en effervescence. Et un deuxième scénario, le temps qui passe, qui serait plus prudent, plus timide : une façon de faire la fête de façon plus organisée, une fête plus professionnelle avec des consignes sanitaires mieux respectées. Comme si nous devions tous devenir des professionnels du parti qui favoriseraient une fête sans danger, un dispositif finalement assez contraint, peu spontané dans lequel le débordement n’est plus vraiment à l’œuvre ». Autant dire que nous ne savons pas vraiment ce qui va se passer…

Il me semble plutôt que nous avons pu voir le rêve d’une sorte de modèle de « Burning Man » se concrétiser, mais, comme je l’ai vécu sur place, dans un code, appareil mixte et finalement assez structuré.

Deux hommes en costume au festival Burning Man à Black Rock City, Nevada, le 4 septembre 1999.• Crédits : HECTOR MATA — AFP C’est ce que pense DJ Leslie Butch, la figure de la soirée queer parisienne. Elle est en train d’imaginer ses soirées mitigées, en face à face et en ligne. Pendant le confinement, elle a créé ses soirées Zoom « L’appart chez moi », payantes et en ligne, dont le succès n’a pas été démenti. Elle pense maintenant que ce modèle mixte pourrait se poursuivre dans l’après-confinement, notamment pour permettre à tous ceux qui se sentent exclus de continuer à « sortir ».

D’autres hypothèses existent. Le chercheur en études nocturnes Will Straw, professeur au département d’histoire de l’art et d’études de la communication de l’Université McGill au Québec, pense qu’une remise en question du monde de la nuit est possible : « La tendance ces dernières années a été de plus en plus grande dans les clubs et les clubs, notamment dans le genre EDM (Electronic Dance). Musique). Nous allons avoir des endroits plus petits avec moins de monde. Va-t-il avoir plus de places, donc une dispersion ; et des niches musicales émergeront peut-être ».

Une proposition : le plein air. Avant un déconfinement total, l’été 2021 pourrait être celui des fêtes en plein air. Renouez avec la nuit sous les étoiles, les clubs en plein air, les clubs en plein air. Réinventons le Drive-In en 2021 ! Déjà, les villes se préparent à l’été en mettant l’accent sur les spectacles en plein air, comme c’est le cas à Paris.

5. Préoccupation pour vous et pour la planète

Cinquième hypothèse, assez contradictoire avec les précédentes : la période post-COVID pourrait se traduire par un retour à soi, à sa famille. Le souci de soi — et peut-être de la planète — dominerait alors.

Le philosophe Frédéric Lenoir, qui vient de publié Juste après la fin du monde (éditions Nil), imagine un « post-COVID » qui reviendrait au souci de soi, au bien-être et au « bien-être » — mot à la mode outre-Atlantique. Et même si Lenoir n’exclut pas que l’insouciance festive puisse d’abord définir l’ère post-COVID, il suggère que, petit à petit, nous pourrions devenir plus responsables, plus sages, plus conscients de l’importance de notre corps, du sport et de la santé. On ne peut pas prévoir les choses de façon générale. Certains sont très sereins, d’autres sont anxieux. Mais je pense que certaines personnes voudront vivre un peu différemment. Ceux qui ont eu la chance de passer leur confinement à la campagne, chez un ami ou dans leur résidence secondaire, par exemple, peuvent vouloir ralentir, vivre au plus près de la nature, prendre le temps de respirer, peut-être méditer, s’arrêter et essayer de retrouver une qualité de vie », m’explique Frédéric Lenoir.

Le philosophe devenu un auteur à succès avec ses livres sur le « soft » les religions et les « nouvelles spiritualités », y compris laïques, imaginent un monde où la qualité de vie et le bien-être — une sorte de mode de « guérison » — pourraient occuper une place centrale.

POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Écouter à nouveau Frédéric Lenoir : qu’est-ce qui est sacré ? Écouter (31 min) 31 min Les grandes idées de table Frédéric Lenoir : qu’est-ce que la gauche sacrée ? Et les faits semblent déjà lui donner raison : selon The New Yorker, l’industrie du « bien-être » connaît actuellement une hausse de 6,4% par an. (Certains réclament l’autorisation du cannabis récréatif dans l’ère post-COVID sur le modèle de plusieurs États américains et européens).

Cette dimension de « souci de soi » peut également découler du deuil. Avec plus de 100 000 victimes du Covid en France, au moins un million de personnes sont en deuil (on considère généralement et en moyenne que dix personnes sont touchées singulièrement par le décès d’une personne). Allons-nous vers un nouveau sens du deuil ? Vers un nouveau rituel des cérémonies ? Le succès durable du livre de Delphine Horvilleur, Living with Our Dead, Little Treatise on Consolation (Grasset) pourrait en être un indice.

Il reste, au-delà de l’auto-préoccupation, la question de l’inquiétude pour la planète. Martin Guinard, co-commissaire avec Bruno Latour de la Biennale d’art de Taipei à Taiwan et conservateur à la Luma Foundation d’Arles, pense que la dimension environnementale va prendre de l’importance dans les mois et les années à venir. Le confinement sanitaire serait ainsi prolongé par un souci pour les autres, c’est-à-dire également pour la planète. Allons-nous évoluer vers une société plus frugale et plus sobre ? Il l’espère, tout en insistant sur le fait que cet avenir n’est pas incompatible avec l’effervescence festive.

Au lieu de privilégier, par exemple, les grandes biennales internationales qui ne servent pas uniquement l’industrie touristique mondialisée, ou les symposiums qui ont lieu dans des hôtels de l’autre côté du monde où nous ne restons enfermés dans le faux luxe que le temps d’un week-end après avoir parcouru 20 000 km en quatre jours, Martin Guinard souhaite que nous puissions donner la priorité au « local plus » (pour reprendre l’expression de Bruno Latour dans Où la terre ?). En matière culturelle, il pense aux résidences d’artistes à la condition qu’elles soient de longue durée, car elles ont l’avantage d’être en « court-circuit » et d’offrir des rencontres de proximité au fil du temps.

À LIRE AUSSI Du Covid à l’écologie : « Le confinement est définitif » met en garde le penseur Bruno Latour Dans un autre registre, plus urbain, le sociologue Carlos Moreno a inventé le concept de « ville du quart d’heure ». Dans cette approche néo-lecorbusienne, Moreno imagine la ville « rayonnante » du futur qui pourrait rationnellement réunir les quatre principales fonctions urbaines « à moins de 15 minutes de chez soi » : vivre, travailler, prendre soin de son corps ou faire du sport et se cultiver. C’est ainsi que l’on vivrait dans un village, même en ville.

Moreno était, de Bien entendu, critiqué pour vouloir, d’une part, créer des « villages bobo », et ainsi séparer les quartiers « gentrifiés » des autres, plus populaires, et, d’autre part, de ne s’intéresser qu’aux grands centres-villes riches. Ce concept urbain a donc été repensé par le sociologue pour les zones périurbaines ou rurales autour d’une deuxième idée, celle des « territoires d’une demi-heure ». Vous devez vivre, travailler, faire du sport, vous soigner et vous amuser dans un rayon de 30 minutes autour de votre domicile.

POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Écoutez encore Quelles villes demain ? Écouter (21 min) 21 min Le village mondial Quelles villes pour demain ? Une proposition : L’association Technopol publiera un livre blanc « Dancing Tomorrow » à la suite d’un cycle de réflexion qui a eu lieu en mai dernier pour réfléchir à la fête de demain. L’association est soutenue par plus de 260 acteurs de la vie culturelle nocturne et mène des campagnes pour la création de « zones d’urgence temporaires pour les fêtes » (article sur le Blogue de Médiapart).

6. Un renouveau artistique

Enfin, terminons par une sixième et dernière hypothèse, très positive et qui rejoint celle des années folles : le renouveau artistique.

Partout, les artistes sont dans les « starting-blocks ». Confinés, ils travaillaient, pensaient, créaient. Ils pourront présenter leurs œuvres, lancer leur musique et publier leurs écrits. De nombreuses institutions demandent simplement à ouvrir leurs portes au public.

Autour de Didier Fusiller et de la Grande Halle de la Villette, un projet de zones d’urgence temporaires (également appelées zones d’urgence du Teuf) a été imaginé.

POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Écoutez à nouveau Les « Folies » d’Emmanuel Macron : 1000 Micro-Folies en France, la nouvelle politique culturelle du quinquennumécouter (1h18) 1h18 Soft Power au Canada Les « Folies » d’Emmanuel Macron : 1000 Micro-Folies en France, la nouvelle politique culturelle du quinquennat Ces « ZUT » sont d’inspiration néo-dadaïste et néo-rimbaldienne (on se souvient que Rimbaud et Verlaine ont participé avec leurs amis communards et gays, au Cercle Zutiste, à la fin de 1871, et ont collaboré à l’Album Zutique). Déployés dans de nombreux endroits de Paris et de la région, ils visent à recréer une effultation artistique après un an de silence. Nous continuerons à prendre les règles de santé au sérieux, mais en jouant avec elles !

« HECK veut être un sas de décompression par le biais de la fête et de la musique électronique. Il débutera à La Villette le 19 juin et ce sera dans toute la France par la suite. Nous respecterons bien entendu les conditions sanitaires du moment, qui seront plus faciles à suivre lorsque nous serons en plein air » m’explique Didier Fusillier.

À La Villette, Fusillier ouvrira également un immense club pour la scène électro, dont le modèle est le Berghain de Berlin : « il devrait devenir le lieu clé de la nuit parisienne », dit-il.

Berghain Club à Berlin ; juillet 2020.• Crédits : STEFANIE LOOS — AFP D’autres artistes peuvent être mentionnés ici, car ils expriment désormais une fureur pour la vie et une envie de célébrer, notamment à travers la danse contemporaine : la chorégraphe Gisèle Vienne, qui a créé le spectacle Crowd en 2018 à le Théâtre des Amandiers (sorte de rave party avec de la musique techno : vidéo ici) ; le chorégraphe Arthur Perole qui a imaginé en 2020 le spectacle Ballroom au Théâtre National de Chaillot (vidéo ici) ; ou le chorégraphe Olivier Dubois, qui a dirigé le spectacle Tropismes au Centquatre en 2019 (vidéo ici). Ces artistes ont réfléchi au monde de la fête par la danse et ont notamment analysé les mouvements qui, à travers les corps, disent faire la fête.

Allons-nous donc avoir une période de créativité intense comme certains le suggèrent ? Nous l’espérons, mais, comme l’a rappelé le critique d’art Jackie Wullschläger dans le Financial Times du 15 avril, un artiste authentique crée une langue et cette langue est la sienne. Il ne va pas s’adapter à Covid ou post-Covid et changer de langage en fonction du contexte de 2021 !

Le cinéaste Pedro Almodovar a déclaré que « La Movida » et ses premiers films étaient nourris de cette nouvelle liberté née après Franco : « Au début des années 1980, Madrid était probablement la ville la plus joyeuse, la plus drôle et la plus permissive du monde. C’était vraiment le renouveau de la ville après cette période horrible du régime franquiste ». La comparaison est tentante mais nous ne sortons pas de plusieurs décennies de fascisme. On peut toujours rêver d’une movida, mais c’est une hypothèse très incertaine.

Une proposition : un festival de musique XXL le 21 juin. La ministre de la Culture Roselyne Bachelot pourrait dire aux artistes et aux jeunes de se préparer : « Préparez-vous pour les années folles ! Fais-nous danser ! Fais-nous chanter ! Fais-nous rêver ! ».

Résultats

Terminons cet article prospectif à moyen terme par une note d’espoir.

Le samedi 22 mai, la finale de l’Eurovision 2021 aura lieu à Rotterdam, aux Pays-Bas. Une jeune chanteuse, frêle et belle, Barbara Pravi, représentera la France.

Lors de sa sélection en janvier, alors que nous n’attendions plus rien de l’Eurovision — trop mainstream, trop banal, trop souvent ridicule — nous l’avons écouté. Son chanson nous a désarmés, étonnés, séduits. Nous avons finalement voté pour cette jeune Edith Piaf, comme le jury et le public se sont mêlés.

Quand je l’interviewe, Barbara Pradi confirme : « J’ai toujours eu le sentiment d’avoir un pied dedans, un pied en dehors de mon temps. J’écoute beaucoup de vieux morceaux, de vieilles chansons françaises, et en même temps, j’ai travaillé pour Florent Pagny, Yannick Noah, Chimenne Badi, ou les jeunes prodiges que sont Carla ou Valentina. Je suis une boule d’émotion, constante, qui vibre, qui vit dans l’émotion ». Dans et hors de son temps.

POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Écoutez à nouveau Barbara Pravi : en route pour l’Eurovision ! Son indisponible15 min Le village mondial Barbara Pravi : en route pour l’Eurovision ! Française, avec un grand-père serbe et un autre iranien, d’origine juive polonaise et ashkénaze — le profil idéal pour que les téléspectateurs d’Europe de l’Est votent pour elle aussi — Barbara Pravi incarne une France de diversité, d’énergie folle et d’optimisme de la jeunesse.

Allons Je parie que si Barbara Pravi remporte l’Eurovision le 22 mai, un vent d’optimisme et de folie soufflerait sur notre pays. Comme un espoir… enfin.

Mais en attendant, ne rêvons pas trop. « The Roaring Twenties » est un « chrononyme » inventé a posteriori. À l’époque, personne n’avait vu la folie !

Au lieu de faire une seule hypothèse, nous pouvons donc parier sur le fait que dans la période post-COVID, il y aura un peu de toutes nos hypothèses à la fois, en fonction des personnes, des âges et des conditions.

Et l’historienne Emmanuelle Loyer conclut : « Quoi que nous disions, quelles que soient nos hypothèses, c’est presque certain : nous allons nous tromper. L’avenir est imprévisible. Nous ne pouvons pas le prévoir. Et heureusement. »

Frédéric Martel POUR ÉCOUTER À NOUVEAU Écoute encore Après Covid-19, le retour des années folles ? Ecoutez (1:32) 1:32 Soft Power au Canada Après Covid-19, le retour des années folles ?

* Frédéric Martel anime et produit le magazine des industries créatives et numériques « Soft Power » sur France Culture, tous les dimanches de 18h à 20h. Le 15 avril, il vient de publier deux nouveaux livres : avec Jack Lang, A Cultural Revolution (Books) et un livre des meilleurs fragments de Rimbaud, True Life Is Absent, suivi d’un dictionnaire érotique rimbaldien, « The Rainbow » (Seuil, coll. « Le goût des mots »).

Écoutez l’émission After Covid : Towards the Roaring Twenties sur France Culture.

POUR ALLER PLUS LOIN | books

  • Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, Victoire et frustrations, 1914-1929 (collection « Nouvelle histoire de la France contemporaine »), Points/Seuil, 1990.
  • René Rémond, Notre Siècle, 1918-1988, Fayard, 1988.
  • Alan Brinkley, The Unfinished Nation, Knopf, 1993 (chapitre 24, « La nouvelle ère »).
  • Jean Lacouture, Malraux, Une vie au siècle, Seuil, 1973.
  • Joseph Kessel, Mermoz, Gallimard, 1938 (réd. dans Folio).

POUR ALLER PLUS LOIN | articles

  • Frédéric Martel, « La grande dépression culturelle », France Culture, 4 mai 2020.
  • « Demain les années folles », Courrier International, 11 mars 2021.
  • Peter Coy, « Les années 1920 ont rugi après une pandémie, et les années 2020 vont essayer », Bloomberg Businessweek, 26 janvier 2021.
  • Rosa Ruela, « Après la pandémie, une possible ruée vers l’art (et vers l’autre !) », Visão, 18 février 2021.
  • Stéphane Garelli, « 2021 : pas de retour aux années folles », Le Temps, 8 janvier 2021.
  • Ido Vock, « À quoi ressemblera la vie nocturne après la pandémie ? », The New Statesman, 25 mars 2021.
  • Quatre études sur les artistes à l’époque de Covid, Université ZhdK, Zurich.

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